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Here comes everybody

Au lendemain de l’élection de Barack Obama le 4 novembre 2008, les médias ont souligné le rôle décisif joué par le site barackobama.com dans l’élection de l’ancien sénateur de l’Illinois. Tel John Fitzgerald Kennedy qui remporte l’élection de 1960 face à Richard Nixon grâce à sa maitrise de la télévision, l’élection de Barack Obama apparaît comme un moment historique où la mobilisation sur Internet s’est imposée comme un facteur déterminant dans la victoire à une élection. Un extraordinaire mouvement populaire basé sur la micro contribution de millions de citoyens à travers une plateforme de mobilisation en ligne a alors balayé le modèle traditionnel d’une campagne basée sur l’action de militants coordonné par un parti.
Ce pouvoir de mobilisation d’Internet, un ouvrage précurseur, sorti en février 2008, a certainement influencé les stratèges de la campagne d’Obama. Il s’agit de Here Comes Everybody : the power of organizing without organizations de Clay Shirky, professeur de science de l’information à la NYU. Son livre analyse les conséquences sur les sociétés de la facilité déconcertante avec laquelle des groupes parviennent à se former et s’organiser en ligne, ce qu’il appelle le « ridiculously easy group forming ». Ephémères ou amenés à durer et changer la société, ces groupes organisées sans organisation se mobilisent autour de causes extrêmement diverses allant de la protestation contre le régime dictatorial en B¬iélorussie, la sensibilisation du public aux abus de prêtres pédophiles près de Boston, ou contre l’ampleur de la corruption en Chine qui a mené à la construction d’écoles et d’hôpitaux dans le Sichuan ne pouvant résister au moindre séisme. Facteur commun de toutes ces causes : l’usage d’outils de coordination puissants, via les réseaux numériques, qui pour la première fois dans l’Histoire, ne résident plus seulement entre les mains des institutions et des pouvoirs publics.
La méthode de Clay Shirky fait la synthèse des deux doctrines en vigueur dans la science de l’information : celle nommée SCOT (Social Construction of Technology) qui établit que les évolutions technologiques répondent d’abord à un changement social, et celle du déterminisme technologique popularisée par Marshall Mac Luhan et son expression « the medium is the message», pour qui les changements sociaux sont directement influencés par les évolutions technologiques. Son approche est au croisement de différentes disciplines : la sociologie, l’anthropologie, la théorie des jeux en science politique et l’économie. L’élément déterminant dans le potentiel de mobilisation des outils numériques est, selon l’expression de l’auteur, la chute des « couts de transaction » dans la formation et la coordination des groupes s’organisant en ligne. Illustration de ce pouvoir mobilisateur, la Biélorussie, où en 2006 le président a été réélu frauduleusement avec 85% des voix. Risquant la répression du régime, la jeunesse de Minsk trouvant ses seuls espaces de liberté sur Internet, décide d’imiter le phénomène américain des « flashmobs » pour exprimer son mécontentement . S’organise alors sur LiveJournal, une des toutes premières plateformes de blogs, l’idée d’une manifestation pacifique où la jeunesse bélarusse se retrouvera sur la place centrale de la ville avec une glace à la main, une manière de faire un pied de nez pacifiste au régime. L’information fait le tour de la blogosphère bélarusse ; le régime se retrouve alors face à des dizaines de milliers de manifestants imprévisibles organisés de manière décentralisée sur Internet. Illustration du pouvoir mobilisateur du réseau qui réduit à quasiment rien les coûts d’organisation d’un mouvement populaire en termes de temps, argent, et ici risques de répression.

Ces outils technologiques entre nos mains nous donnent un formidable pouvoir de coordination indépendamment des communautés et organisations qui jusque là formait l’espace public des sociétés occidentales. Conséquence de la généralisation de l’accès à l’Internet, la fin de la culture de masse télévisuelle nourrit la crainte d’une fragmentation de la société, un sujet particulièrement sensible en France et aux Etats Unis. Internet fait évoluer la manière même de s’informer : avec les flux RSS et la simple possibilité de ne lire que des sources d’information reflétant ses propres idées, le risque pointe de la fin du débat contradictoire. Nicholas Negroponte avait popularisé l’expression du « Daily Me » , parabole d’un journal fictif qui cataloguerait les croyances et réflexions de chacun. L’auteur tempère ce propos suranné en rappelant toutes ces rencontres importunes avec des sujets n’entrant pas dans nos champs d’intérêt, ce que les Américains appellent la serendipity .
Autre sujet d’inquiétude : la cohésion de la société. Aux Etats Unis, bien plus que la notion de Nation en France, c’est l’omniprésence des très nombreuses communautés qui cimente la société. La généralisation de l’accès à Internet et la constitution de communautés en ligne sont un challenge lancé aux communautés traditionnelles avec un ancrage local. Selon les penseurs de la société américaine depuis Tocqueville, les communautés de tout type (sport, politique, charité, …) créent à chacune de leurs réunions le ciment de la société américaine : le capital social. Selon Robert Putnam, auteur de Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, le capital social « se réfère à la valeur collective de tous les « réseaux sociaux » et les inclinations qui résultent de ces réseaux pour faire des choses l’un pour l’autre ». En d’autres termes, ces communautés créent un sens de confiance en autrui nécessaire à la cohésion de la société. De part la disparition des barrières géographiques sur le réseau, les communautés en ligne entrainent deux dynamiques dans les sociétés occidentales selon Clay Shirky, se référant à une analyse classique de la Computer Mediated Communication (CMC) : le bridging, qui est la mise en relation d’individus venant d’origines sociales ou géographiques sans lien préexistant, et le bonding qui renforce les liens noués entre les individus d’une même communauté. L’auteur donne pour exemple les nombreuses communautés se formant spontanément grâce aux outils en ligne. Anecdotique, le regroupement des photos de la parade annuelle de Coney Island dans un groupe sur Flickr pourrait bien symboliser l’évolution des relations entre personnes s’ignorant, à l’ère du bridging. Pour l’auteur, ils se partagent bien plus que des photos ; en coopérant ensemble alors qu’aucun lien ne les unit hormis le fait de participer à cette fête populaire newyorkaise, ils créent un sens de confiance en autrui qui est à la base de la société. Le bridging (traduit en passerelle sociale ?) mène aussi à la constitution de groupes qui n’auraient pas pu avoir d’existence sociale hors du réseau. L’auteur donne pour exemple les débuts de la plateforme de blogs Livejournal, lancée il y a 10 ans, qui à ses débuts a été envahi par des communautés inexistantes auparavant, profitant de la plateforme entre leur main pour s’établir. Des communautés locales de mères au foyer trouvant leur vie ennuyeuse se sont regroupées pour témoigner de leur vie quotidienne, de leurs frustrations, anticipant la série desesperate housewives. Beaucoup plus problématique pour les administrateurs du site, l’arrivée sur la plateforme de blogs dits « pro-ana » en faveur de l’anorexie, faisant l’apologie de la maigreur dans les commentaires de blogs d’adolescentes.
On voit bien avec les nombreux exemples à l’appui de l’analyse de Clay Shirky que tous ces outils de mobilisation et de coordination ne sont pas, comme on pourrait le croire naïvement, qu’une simple évolution de la société mais un véritable challenge pour cette dernière. Faisant le parallèle avec l’invention de l’imprimerie au 15e siècle, l’auteur considère que les sociétés dans lesquelles se généralisent les technologies numériques sont un autre type d’organisation que celles qui n’en sont pas dotées. Quand une nouvelle technologie apparaît, toutes ces mobilisations autrefois impossibles à coordonner du fait de contraintes matérielles ou financières entrent dans le champ du possible. Shirky prédit alors que « si un certain nombre de ces événements autrefois impossibles prennent de l’importance et s’enchainent, rapidement, le changement devient une révolution. » A la lumière des récents événements en Iran, cette prédiction prend tout son sens.

Samuel Goëta

Pour aller plus loin :
- Le blog de Clay Shirky et notamment son article controversé sur l’avenir des journaux « Newspapers and thinking the unthinkable »
- Clay Shirky à la conférence Ted, « Comment les médias sociaux peuvent faire l’Histoire ? »


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